mardi 06 janvier 2009

Un Oiseau compliqué, d'Olivier Bourdelier (unz lecture d'Antoine Emaz)

 

 

Bourdelier Le livre est constitué de deux ensembles, de longueur à peu près égale, mais d’écritures et de projets poétiques très différents. Il y a là, déjà, une mise sous tension globale du livre, et une forme de réponse à l’exhortation de Jean-Pierre Georges, placée en exergue de la deuxième partie : « Poètes français mes frères, mettez-vous un peu en danger. » J’aime quand le poète assume ce risque et défie en quelque sorte le lecteur en lui proposant, d’une même voix, deux registres éloignés.

 

Dans la première partie, on retrouve l’univers de Bourdelier depuis Musique à faire danser les ours, à la fois amusant et effrayant, simple et complexe, magique et quotidien, naïf et rusé… Dans l’espace d’un court poème en vers libres courts, ou bien entre les poèmes, Olivier Bourdelier ne cesse de créer des décalages, des bifurcations, de l’inattendu. C’est sans doute, sur ce point, un héritier de Max Jacob. Une souplesse de chat et un art du virement de bord : on ne sait pas à quoi s’attendre au début de chaque poème : va-t-on sourire, avoir peur, penser, rêver… ou bien seulement écouter une musique très précise ? « Ange gentil singe je //te ferais manger tes petits / hachés cuits avec / de l’ail des oignons doux en pâté tes // petits singes gentils anges » (p. 24) « Tu danses la saint-jean / un chiot jappe à tes jupes // mes caries mes sueurs mes / cailloux serrés / dans mes souliers // les rouges amours / rongent rongeront » (p. 28)

 

Mais il y a aussi ces moments où le poème ramène brusquement à nu, à vivre, en deux-trois vers comme des claques : « une neige et la ville est / neuve mais nos vies. » (p.14) ou bien « on marche entre les vérités / avec nos morts / et les yeux rouges. » (p.16) Ou bien encore des poèmes très courts, comme transparents sans être vides : « Dors enroulé / dans ton chagrin // le fleuve va / le fleuve va. »(p.41), « Mais dire quoi / quand l’eau le ciel / sont là qui passent /ne finissent pas. »(p.44) On le comprend, cette poésie n’exclut ni le jeu ni la joie ni l’adhésion au monde (notamment à travers l’enfance),  mais elle n’est certainement pas béate.

 

Partant de là, Poème des millions de morts et moi, qui constitue la deuxième partie du livre, apparaîtra peut-être moins radicalement différent qu’on aurait pu le penser en feuilletant seulement l’ouvrage. Certes, le dispositif d’écriture bouge beaucoup : on passe d’un ensemble en vers libre à une suite construite de prose. Chaque page oppose deux séquences : dans la première, Bourdelier évoque brièvement un souvenir personnel, et dans la seconde, un fait historique contemporain de ce souvenir, dans un pays lointain, témoignant de la violence et de la barbarie sans cesse continuées. Ajoutons que ce poème est chronologique et délimité par une note finale : »(La vie : 1966-2000 ; les mots : 2001-2006 ) » (p. 89) On comprend qu’il s’agit du temps autobiographique mis en jeu, et de la période d’écriture.

 

Ce dispositif est très simple, et par là même efficace : « La table est noire au bois usé par les couteaux les fourchettes – on en achète une neuve en mélaminé qui craint pas les frottements – on n’a pas besoin de nappe. // Au Vietnam le napalm brûle forêts champs vietnamiens. » (p. 56) ou «  Sous l’édredon rouge un jour la mémère est morte – Le Louis le Riquet les tontons tatas cousins passent mangent parlent boivent le café. // Cagoule ou cellule aveugle – les prisonniers du Maroc ne verront plus la lumière. » (p. 57) La brutale juxtaposition des deux constats, sans aucun jugement moral, crée une évidence violence d’écart entre une enfance-adolescence française sinon heureuse, disons protégée ou « normale », et dans le même temps l’humanité souffrante. Que le poète développe son « moi, je », on connaît, et c’est bien légitime. Mais ce que j’aime lire ici, c’est le parti pris de ne pas dissocier « des millions de morts et moi ». Aucune leçon, des faits, objectivement posés en regard. On peut même se demander si l’enfant qui gardait le silence pouvait être au courant de ce qui avait lieu à l’autre bout du monde : « Un pistolet dans chaque poing l’apache de la bédé dit pas plus que trois mots par jour – sur la route du collège je m’exerce à son silence. // En Guyane les enfants du temple croquent du cyanure. » (p.65) C’est plutôt le poète adulte qui confronte son histoire et l’histoire, l’individuel et le collectif. En ressort une conscience lucide, c’est-à-dire un mélange d’impuissance et de révolte contre la barbarie. Cette forme d’ « engagement » (je sais ce que ce terme a de complexe et de miné) peut être considéré comme dérisoire ; je la préfère, en tout cas, à celle de tous ceux qui se croient de droit dégagés de l’histoire ou du politique parce qu’ils écrivent des poèmes.

 

Constat lucide de Bourdelier, certes. Sans issue ? On pourrait le croire tant cette litanie de l’horreur semble devoir faire désespérer de l’humain. Reste à la dernière page comme une sorte de minuscule lueur fragile, si l’on pèse bien le retour au vers, le pluriel, et l’absence de seconde séquence : «  Demain muet / parmi les miens. »(p.88 ) C’est ténu, je l’accorde, mais on vit toujours sur le peu d’espoir qui reste.

 

 

Contribution d’Antoine Emaz

 

 

Olivier Bourdelier
Un oiseau compliqué
Tarabuste – Rue du fort – 36170 Saint Benoit du Sault
90 p. 12 euros,
présentation dans Poezibao

 

Olivier Bourdelier dans Poezibao :
bio-bibliographie et extraits

 

 

Poezibao infos

 

 

Hier soir, sur France Culture, Lionel Richard
Ce soir, mardi 6 janvier, Nantes, Alain Helissen
Du 7 janvier au 15 février, Paris, Philoctète et ravachol de Cédric Demangeot.
Du 8 au 17 janvier, Tarkos, spectacle
12 janvier, Paris, Marie-Claire Bancquart
13 janvier, Paris, André Markowicz
Le 13 janvier, Paris, La Poésie contre la Sensure - Conception Bernard Noël.
Du 15 au 20 janvier, Bruxelles, Vera Feyder
Vendredi 16 janvier, Paris: Marie Etienne, Marilyn Hacker et Yves diManno
Le 19 janvier, Paris, Marie Etienne et Marilyn Hacker (lecture bilingue)
mercredi 28 janvier 2009, 20 heures, Sade | Lautréamont
31 janvier et 1er février, Littérature, enjeux contemporains, III

 

A signaler :
L’ouverture du blog de Maryse Hache
le lancement d’une revue en ligne sur publie.net
Un film de Jean-Pierre Bobillot & Camille Olivier (YouTube)

 

Toutes ces informations sont développées dans la suite de note.

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Anthologie permanente : Giuseppe Ungaretti

 

 

DETACHEMENT

 

Vous voici un homme
uniforme

 

Vous voici une âme
déserte
un miroir impassible

 

Il m’arrive de m’éveiller
et de m’unir
et de posséder

 

Le rare bonheur qui en dérive
c’est tout doucement qu’il survient

 

Et quand il cesse de durer
c’est aussi insensiblement
qu’il s’est évanoui

 

Locvisa, 24 septembre 1916

 

Giuseppe Ungaretti, L’Allégresse, 1914-1919, traduction de Jean Lescure, dans Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 1981.

 

 

 

NE CRIEZ PLUS

 

Cessez d’assassiner les morts
Ne criez plus, soyez sans cri,
Si vous voulez les ouïr encore,
Si rester en vie est votre envie.

 

Ils ont à eux l’imperceptible murmure
Ne font pas rumeur plus haute
Que la croissance de l’herbe
En liesse où ne passe nul homme.

 

Giuseppe Ungaretti, La Douleur, traduction d’Armand Robin pour ce poème, dans Vie d’un homme, op. cit., p. 234.

 

 

 

COULEUR D’OMBRE

 

I
De la couleur de l’ombre
Se peint le soir
Pour moi interminable
Loin de toi.

 

Œil, cœur, âme aiguillonnent
Le désir insistant
Qui veut que je t’appelle.

 

II
D’une couleur d’ombre se voilent
Âme, regard et cœur
Égarés dans le soir
D’une attente interminable.

 

III
Ombre, telle est la couleur
Du cœur, de l’âme, des yeux
Dans l’attente sans fin perdus.

 

IV
Âme, cœur et regard,
Des ombres dans la nuit avancée
Qui attendent.

 

Giuseppe Ungaretti, Derniers poèmes, traduction de Philippe Jaccottet, dans Vie d’un homme, op. cit., p. 318-319.

 

Contribution de Tristan Hordé

 

bio-bibliographie de Giuseppe Ungaretti

 

 

 

Index de Poezibao

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Giuseppe Ungaretti

 

 

Giuseppe Ungaretti est né à Alexandrie le 8 février 1888, son père travaillant alors comme manœuvre au percement du canal de Suez. Orphelin à deux ans, il commence ses études en italien et en français avant de quitter l’Égypte, en 1912. Il s’installe à Paris et s’inscrit à la Sorbonne et, par ailleurs, se lie avec Cendrars, Apollinaire, Modigliani. Ce sont les futuristes qui publient ses premiers poèmes en Italie. À la fin de la guerre, à laquelle il a participé sur le front italien, il épouse une Française, puis travaille au Ministère des affaires étrangères à Rome. À partir de 1936, Ungaretti vit au Brésil ; il y reste jusqu’en 1942 et enseigne à l’Université de Sao Paulo. Il enseignera ensuite à Rome la littérature italienne contemporaine. Son œuvre poétique complète, Vita d’un uomo, paraît en 1969 (traduite sous le titre Vie d’un homme). Il a traduit des poètes français (Mallarmé, Racine), anglais (Shakespeare, William Blake) et Gongora. Il est mort le 2 juin 1970 à Milan.

 

Bibliographie (choix)
Poésie :
La Guerre, une poésie (1919), suivi de P.L.M. 1914-1919, édition de Jean-Charles Vegliante, 1999.
Pages choisies, [suivi de Pages choisies de Dino Campana], préface de Robert O. J. Van Nuffel. 1951.
La Terre promise (La Terra promessa, 1950), traduit par Jean Chuzevile, 1952.
Les Cinq livres (L’Allegria di naufragi, 1916 ; Sentimento del tempo, 1933 ; Il dolore, 1947 ;  La terra promessa, 1950 ; Un grido e paesaggi, 1952), poèmes traduits par l’auteur et Jean Lescure, 1954.
Choix de poèmes, traduit par Pierre Jean Jouve, 1960.
Vie d’un homme, suivi de La Douleur et de La Terre promise [Vita di un uomo ; Il dolore, 1947 ; La terra promessa, 1950], traduit par Jean Chuzeville, 1966.
Choix de poèmes, traduits par l’auteur et Jean Lescure, 1970.
Notes pour une poésie et autres textes franco-italiens, édition de Jean-Charles Vegliante, préface d’André Pieyre de Mandiargues.
Poésies dispersées, traduites par Frédéric Magne, 1984.
Vie d’un homme. Poésies 1914-1970 [Vita di un uomo, Tutte e poesie], traduit par Philippe Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, André Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin, préface de Philippe Jaccottet, Éditions de Minuit / Gallimard, 1973, puis  Poésie/Gallimard, 1981.

 

Prose :
À partir du désert [Il deserto e dopo, 1961], journal de voyage, traduit par Philippe Jaccottet, 1965.
Innocence et mémoire, essais, traduit par Philippe Jaccottet, 1969.
Carnet égyptien [Quaderno egiziano] traduit par Philippe Jaccottet, postface de Jean-Yves Masson, illustrations d’Ana Boguighia.
Giuseppe Ungaretti / Jean Amrouche, Propos improvisés, texte mis au point par Philippe Jaccottet, 1973.
Giuseppe Ungaretti / Jean Paulhan, Correspondance (1921-1968), édition de Jacqueline Paulhan, Luciano Rebay et Jean-Charles Vegliante, préface de Luciano Rebay, 1989.

 

À lire :

Giuseppe Ungaretti, édition de Piero Sanavio. Cahiers de l’Herne, 1969 ; Yvonne Caroutch, Ungaretti, Seghers « Poètes d’aujourd’hui », 1979. Gemma Antonia Franca Dadour, Giuseppe Ungaretti et la France, 1988, 2 vol.

 

 

contribution de Tristan Hordé

 

 

Sur la toile :
fiche avec bonne bibliographie en français sur le site de la libraire Compagnie
Nombreuses pages sur le site Terres de Femmes
Wikipédia
Présentation sur Fabula du dossier Jaccottet/Ungaretti récemment publié dans la revue Europe (voir cette note de lecture de Poezibao )

 

en italien
Une importante sélection de poèmes
sur youtube, Pasolini interviewant Ungaretti

 

 

lundi 05 janvier 2009

La mort de la poétesse danoise Inger Christensen

 

 

Poezibao  apprend à l’instant, via le site ActuaLitté, la mort de la poétesse danoise Inger Christensen.
La dépêche AFP

 

 

Notes sur la poésie : Paul Valet

 

 

ART POETIQUE MUTIN

Il n’y a qu’un seul moyen de se libérer des poèmes hygiéniques décrottés     Rugir sans répit
Se relire cent fois avant chaque virgule ridicule
La fin est plus féroce que le début     Elle part en claquant les portes et en les pulvérisant.
Ni femmes ni fleurs ni couronnes
Ebranler sauvagement tout essai de s’asseoir sur la chaise percée du Cénacle     Tabernacle
Piétiner tout idole et ses prêtres aux rictus purulents
Il importe que l’oscillation du texte poétique se nourrisse d’un déséquilibre à tout épreuve
Pas de normalité ni de normalisation   Bâillonner la petite bouche
Dépasser l’envers de tout cri d’horreur insondable
Etouffer la paix intérieure et son aura narcotique
Inconfort parfait
Dérèglement de l’attention d’où jaillira le poème libre de contrainte de préméditation ou d’écriture automatique
Rayer     Traquer     Bouleverser     Mutile     Trébucher
Dévaster les barrages
Je ne vous promets que du feu et des cendres
Essayez de compter ma dure Poésie Crucifiée !
Car ce n’est pas moi qui sévis mais ELLE dont je ne suis que Témoin et Valet

 

Paul Valet, in Jacques Lacarrière, « Soleils d’insoumission » : Paul Valet, Jean-Michel Place Poésie, 2001, p. 96

 

 

Revue Critique, Les Intensifs, (lecture d'Anne Malaprade)

 

 

Critique L’horizon d’attente de ce numéro de Critique ne se contente pas de rêver au Livre : il l’imagine, le construit, chaque contribution du volume constituant une entrée dans un livre-phare qui donne à voir, à entendre, à observer et à poursuivre ce que certains écrivains qui ne forment ni groupe ni école ont élaboré selon des procédures et des affects qui esquissent, cependant, un courant d’affinités.

Le texte d’ouverture constitue une préface signée à quatre mains : Michèle Cohen-Halimi et Francis Cohen exposent leur projet qui relève d’un montage associant le verbe au visible, la parole à la page, dans une grammaire attentive aux césures, clausules, points d’impact. Comment articuler les exactes rencontres entre texte et lecteurs, texte et éditeurs, comment mettre en fiction certains coups de foudre essentiels qui rayonnent en lettres vives ? Construire un « dynamogramme », une « relation en mouvement » qui fédère sans aplanir, réunit sans astreindre, et s’efforce d’ouvrir l’espace-temps de la revue à la structure d’un livre d’aventures (voyage, débarquement, observation cachée, poursuite sans capture, piège et autres ruses…) abordant la fiction et/ou le vers  comme une île mystérieuse, tel est le mouvement d’approche qui anime l’ensemble des textes montés selon une architecture sonore, celle de l’écho. Des liens continus, ainsi, se tissent entre des écrivains dont les œuvres sont commentées et des lecteurs qui, continuant une aventure qui ne s’en tient jamais au déchiffrage, offrent en retour un espace de recueillement aux signes déposés – indécidable communauté formée par Anne-Marie Albiach, Pierre Alferi, Mathieu Bénézet, Jean-François Bory, Marie-louise Chapelle, Danielle Collobert, Jean Daive, Dominique Fourcade, Isabelle Garron, Emmanuel Hocquard, Roger Lewinter, Anne Parian, Jean-Michel Reynard, Claude Royet-Journoud, Alain Veinstein, Bénédicte Vilgrain, Francis Cohen, Abigail Lang, Françoise de Laroque, Henri Lefebvre, David Lespiau, Bernard Noël, Eric Pesty, Jacques Roubaud, Michel Surya, Frédéric Valabrègue, Jason Volniek, Michèle Cohen-Halimi et Roger Laporte. Morts ou vifs, tous vivent l’écriture et écrivent la vie selon une intensité conditionnée en mesure, seule loi qui vaille lorsque la tempérance menace d’engourdir les esprits dans le corps d’une parole formatée. Tous inquiètent l’excès, en eux, du monde, et le projettent dans l’obscurité d’une langue défiant la clarté du Réel sans jamais s’y soustraire. Ils pratiquent la syntaxe avec passion -souffrance, empathie, joie, impuissance- en explorent les ressources les plus tenues, les plus secrètement muettes, et conçoivent des livres au présent, en charge d’un temps densifié au-delà de toute appréhension.

Bernard Noël, qui publia Mezza Voce en 1984 dans la collection « Textes » qu’il dirigeait chez Flammarion, rend compte du bouleversement sourd et intime que suscite en lui chaque page d’Anne-Marie Albiach, et compose à son tour quelques paysages mentaux fragmentaires qui précipitent sa lecture en expérimentant un rituel pratique : une rencontre a eu lieu. Un texte en contemple un autre, le second se réfléchit dans le premier comme un miroir renvoie à l’infini certaines nuances, certaines vibrations. L’un et l’autre, l’un dans l’autre, la « nudité obscure » du premier dessine la parole en archipel du second. Et les mots, ruines sensées, consolident en plein vide un face-à-face qui ne reste pas sans écho. Scène, page, discours : le lecteur met en scène sa lecture, et le théâtre des signes opère une mise en espace dans laquelle on retrouve les souffles, mêlés, du couple écrivain-lecteur. La lecture apparaît alors comme une valse sensible aux murmures ombrés des signes. Chaque lecture est la restitution d’un bal ou d’une cérémonie funèbre auxquels participent tous ceux pour lesquels la ponctuation du temps dans la langue est de l’ordre d’une nécessité rythmique.

Dire, provoquer, excéder jusqu’à meurtrir l’intensité : la prose comme le vers, la fiction et le reportage en conçoivent la dimension sacrée, au plus proche de la Matière verbale.

Critique se clôt par la publication d’une lettre « hypercritique » de Roger Laporte envoyée à Claude Royet-Journoud fin 1985. C’est l’écrivain lui-même, cette fois, qui prend en charge une lecture explicitement impossible : celle de ses propres livres, jugés illisibles, dont la cruauté et l’exigence censurent tout regard apaisé. Seul l’Autre accepte de ne pas comprendre, tout en entendant ce que murmure, étrangement, une des volontés nécessaires présidant à l’exécution du livre.

 

 

Contribution d’Anne Malaprade

 

Critique n° 735-736, août-septembre 2008, Les Intensifs, Poètes du XXIème siècle, 14,5 euros.

 

 

X 1992 et 1993 de Jean Bollack

 

 

X 1992 (2007)
En un sens toute œuvre est une actualisation, celle qui a été écrite par l'auteur aussi bien que celle qu'on lit nouvellement. Le procédé est comparable. L'acte créateur s'est situé à mi-chemin entre des représentations déjà fixées, connues et admises et un nouvel ensemble qui se constitue sur ce fond. C'est une forme de compromis dans la reprise, entre l'ancien et le nouveau. Le renouvellement est incessant. Le lecteur peut de son côté se laisser porter par le flux, mais il peut arbitrairement fixer un moment et s'en tenir à l'actualisation initiale, celle qu'il prend pour telle. Il se situe volontairement dans l'orbite de l'objet et non plus dans le champ innombrable des utilisations possibles.
Dans mon cas, je suis en plus soutenu par la recherche d'un sens déterminé ; elle permet de fixer les autres actualisations dans le domaine de l’incompréhension. Le sens a été éliminé au cours d'une succession de réadaptations.

 

 

X 1993
La littérature est un objet de la culture, incertain plus qu'un autre. Elle se distingue en devenant une matière d'enseignement, à quoi elle ne se prête que partiellement. Elle peut difficilement être enseignée pour elle-même, pour ce qu'elle est, sauf pour les apprentis-écrivains, pour sa propre reproduction. Sinon on en justifie l'existence autrement, en déclarant, par exemple, qu'elle développe l'imagination. Or elle peut difficilement se légitimer par une finalité externe de ce genre. « Pourquoi lit-on ?». La question reste posée. Principalement pour pouvoir en parler quand déjà on en parle, serait-ce dans une classe de collège ; c'est sa puissance d'intégration culturelle. Sinon le plaisir est lié à la personne, qui se retranche ; elle entre en communion avec l'autre, qui écrit. Lisant, le lecteur percera plus facilement jusqu'au sens. À la fin, il accèdera même à la science que suppose sa découverte.

 

 

©Jean Bollack

 

Contribution de Tristan Hordé

 

 

Anthologie permanente : Paul Valet

 

 

Et je dis non

 

Je dis non aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis non aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis non aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis non aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis non au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis non aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis non à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis non à la suie, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis non à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis non aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.
Je dis non aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.
Je dis non aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis non aux duplicatas.
Je dis non à l’Etat.
La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis non aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.
Je dis non aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux rateliers. Il y a oui pour le non. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.

 

Poète maudit par le monde, je marche sur cette terre, sur ma terre, humiliée, estropiée, condamnées, et mes jambes tremblent d’effroi.

 

Paul Valet, in Jacques Lacarrière, « Soleils d’insoumission » : Paul Valet, Jean-Michel Place Poésie, 2001, p. 88

 

Je renvoie à l’article publié récemment par François Bon sur son tiers-livre, article où il donne ce texte mais aussi d’autres extraits du livre cité ci-dessus, avec une belle photo de Paul Valet.

 

Paul Valet est aussi présent dans Poezibao , via une note de lecture-présentation de Pierre Kobel et un autre extrait :
Bio-bibliographie, note de lecture de Jacques Lacarrière, Paul Valet, soleils d’insoumission, JM Place (P. Kobel), extrait 1

 

 

 

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